Bernard COUQUEBERG
C’est
aussi ça la vie
La
Visite
« Mesdames messieurs, notre visite se poursuit par l’atelier de chaudronnerie. Je vous invite à un
spectacle son et lumière. Vous pouvez éteindre votre cigarette »
Sitôt entrés on est dans le brouillard, fumée et poussière
empêche de voir distinctement à plus de vingt mètres.
On ne voit rien, par contre on entend bien.
Du bruit, des bruits, toutes sortes de bruits inconnus du profane. Un boucan infernal qui, ajouté à la
poussière et à la fumée, rendent l’atmosphère angoissante. On se sent
cerné de partout. On est comme qui dirait sur nos gardes. Comme si quelque chose devait se produire et que
l’on craigne de ne pas voir venir. Aussi on reste bien groupés comme pour se rassurer.
Hitchcock a dû faire un passage dans le coin avant de réaliser « les oiseaux ».
A peine entrés nous sommes dans le chantier des forgerons.
Mais attention rien à voir avec la forge du maréchal Ferrand. L’espace de travail fait bien 150 m2.
A gauche on nous indique la cintreuse. Une énorme machine de
20 mètre de longueur. La plus grosse d’Europe paraît-il !
Il s’agit en fait de 3 gros cylindres placés en triangle
deux en bas et le troisième au dessus. Ils font bien 10-12 m de long et 1 m de
diamètre. En bout des rouleaux, la machinerie,
c'est-à-dire les moteurs qui
actionnent chacun d’eux ; marche avant, marche
arrière, tous indépendants.
On tombe bien, l’engin est en action ; mais pas
seul, une dizaine de
gaillards costumés s’activent autour de lui.
Nos bonhommes, pas des danseuses
d’opéra, guident une énorme
tôle d’au moins 20 cm
d’épaisseur et de 10m sur 10, chauffée
à blanc entre les
rouleaux. On le voit bien leur équipement vient tout droit
des films de
sciences fiction. Tabliers et tissus d’aluminium brillant,
visière grillagée
comme les escrimeurs, grosses moufles d’amiante,
sabots ; l’un d’eux est
debout, en hauteur pour bien voir. C’est lui qui fait tourner
les rouleaux. La
tôle est suspendue de chaque côté par
des câbles accrochés à un pont roulant.
Au
fur et à mesure de ses passages dans les rouleaux on le voit
se cintrer.
Un opérateur suit
d’ailleurs l évolution en
présentant
un gabarit à même la tôle ;
d’autres guident la pièce munis de longues
barres de fer. A chaque fois, ils ne restent que quelques secondes. On
ne s’éternise
pas à côté de cette masse qui est
encore à 3 ou 400 °. La grosse plaque se
transforme en un cylindre de 3m de diamètre, les deux bords
sont venus se
rejoindre pile
poil ! Du beau
travail.
Dans un autre coin de chantier, une autre équipe s’affaire
autour d’une énorme presse. Là on ne tourne pas, on emboutit. A partir d’une
tôle de même épaisseur, chauffée pareil, on confectionne les deux
demi-sphères qui seront assemblées en bouts de cylindre.
Dans ce chantier on ne fait pas dans
la miniature. On ne compte pas par Kg mais en tonnes.
Des forgerons se sont
débarrassés de leur costume de
guerriers. Ils sont maintenant en maillot de corps, voire torses nus
pour mieux
s’éponger. De beaux bébés
sauf que le biberon dont ils remplissent leur verre,
même s’il ne se voit pas bien, n’a pas la
couleur du lait. Mais de quel droit
irait-on le leur reprocher ? Et d’ailleurs, on
n’est pas de taille !
On bouge.
On avance en regardant bien
où on met les pieds. Des câbles
électriques et des tuyaux d’air
comprimés, de gaz courent de partout, dans tous
les sens.
D’un même
mouvement, tout le monde se met un doigt dans
chaque oreille. On passe à côté de deux
burineurs.
A genoux sur une tôle
posée sur le sol, les gars creusent
une soudure de plusieurs mètres au pistolet pneumatique. Ils
tiennent leur
engin d’une main et guide une sorte de burin de
l’autre main. Un copeau se
forme millimètre par millimètre. Ça va
prendre des heures ! On imagine les
secousses dans les genoux et les coudes. Sans parler des bras, des
cuisses, du
dos. Parce qu’en fait, ils mettent tout le poids du corps sur
l’outil pour le
faire avancer.
Et que dire des oreilles. Ces deux
paires là ne sortiront
pas indemnes de pareilles épreuves. Le pistolet
ça produit des copeaux mais
aussi des décibels, et là c’est peu de
dire qu’on est au-dessus des normes
tolérées. Ca raisonne dans nos têtes,
alors dans les leurs ! Pas même un
bout de coton pour filtrer.
Non, résignés
à devenir sourds comme des pots de yaourt, ou
alors ils le sont déjà donc à quoi
bon ! Ou peut être croient-ils que le
bruit ça rentre par une oreille et ça ressort par
l’autre !
Mieux vaut
s’éloigner…
Un peu partout des
découpeurs sont à l’ouvrage ;
moins
bruyants et faiseurs de spectacle. C’est presque beau. Ils
projettent des
gerbes d’étincelles dans tout les sens, vers le
haut, à l’horizontal. Le métal
en fusion coule à leurs pieds et forme des stalagmites au
fur et à mesure qu’il
refroidit. Certains ont pris la précaution de porter des
guêtres de cuir,
attachées aux mollets et aux sabots.
Le guide nous dit que
malgré cela il arrive que ça rentre
dans les chaussettes. Alors celui à qui ça arrive
arrête vite fait le
chalumeau, se met à crier et à danser tout en
essayant d’enlever au plus vite,
guêtres, sabots, chaussettes et de courir au robinet
d’eau le plus
proche : parfois c’est l’infirmerie. Si
beaucoup prennent des précautions,
ce n’est pas le cas de tous. Certains travaillent manches
retroussés, sans
gants, voir sans lunettes.
Des milliers
d’étincelles virevoltent autour d’eux en
ricochant
sur les pièces d’alentour, s’abattent
sur eux comme des nuées de moustiques. Ce
n’est pas grave ils continuent imperturbables leur feu
d’artifice.
Un peu plus loin notre
caravane s’arrête au pied de ce qui
ressemble à un énorme chapeau. Notre
guide nous dit d’ailleurs que c’est un
« chapeau » de boite
d’échappement pour la centrale de Fessenheim.
Une dizaine de soudeurs l’ont pris d’assaut. Ca
grouille de partout, à
l’extérieur, à
l’intérieur, à mi-hauteur, au sommet.
Les gars ont confectionné
des échafaudages «
maison ». Des trucs à la
« Dubout ».
Des bouts de ferraille de récupération ont
été soudés sur la pièce.
Dessus on a
posé des planches. Une corde en guise de garde fou est plus
là pour la réglementation que pour la protection.
Chacun est positionné comme il peut.
Assis, debout, à genoux, sur le ventre selon
l’endroit à atteindre. Un masque
dans une main, la pièce à souder dans
l’autre. Chacun produit son comptant
d’étincelles et de lumière.
D’ailleurs on nous
prévient, quelques secondes de rayons
ultra violets et c’est le coup d’arc
assuré et la garantie d’avoir une nuit
blanche. Mieux vaut ne pas regarder. Pour les imprudents, il y a le
remède de
« bonne femme ». Des rondelles de
patates sur les yeux, paraît que ça
calme un peu.
Les soudeurs eux ont droit
à l’infirmerie dans ces cas là.
Il paraît que le coup d’arc
s’attrape
encore plus sur le côté que de face. On dit que le
coup d’arc c’est sournois,
un peu comme le soleil derrière les nuages. On ne le sent
pas, on ne le voit
pas et le soir on est rouge comme une écrevisse.
On avance …
On s’arrête. Deux
chaudronniers, en bras de chemise tentent
de redresser une pièce qui a subi des
déformations pendant le soudage. Pendant
qu’un chauffe au chalumeau un côté de la
pièce, l’autre cogne de la masse de
l’autre côté. Impressionnant, la masse
part de derrière, monte au-dessus de la
tête pour s’abattre à un endroit
précis, bruyant. L’engin fait bien 10Kg. Au
bout d’une minute de mouvements bien rythmés, on
échange la politesse, ou
plutôt les outils de masse et le chalumeau changent de mains.
Le chauffeur
devient frappeur et inversement. On se bouche les oreilles quand la
masse
touche au but. Mais quand même ça raisonne.
Courage fuyons.
Tout en avançant on
remarque une chose, les gars qui font la
pause en discutant ne sont pas face à face. Ils se tiennent
sur le côté, la
bouche à 10cm de l’oreille et ça
produit un étrange ballet de têtes qui
n’arrêtent pas de tourner d’un quart de
tour. De loin on pourrait croire que
les gars s’embrassent. Facile à comprendre, ceux
qui ne sont pas au premier
rang n’ont rien entendu des explications du guide.
Voilà un bon moyen pour
rapprocher les hommes : Faire du bruit !
Au milieu de l’atelier nous
marquons l’arrêt devant une
manœuvre, il s’agit de retourner quelque chose qui
ressemble à une grosse
toupie. Laquelle toupie s’appelle un rotor. Ils ne sont pas
moins de 4 pour
passer la boucle d’un énorme câble dans
le crochet du pont.
Quand les deux câbles
seront en place dans les crochets et
passés dans les
« oreilles » du rotor nos gars
auront soulevé, à
bout de bras plusieurs centaines de kilos. Le chef de la
manœuvre commande par
gestes le pontonnier dans sa cabine. Le rotor se lève pour
faire demi-tour sur
lui-même. Personne dans un rayon de 10m. Un truc de 50tonnes
en l’air, ça
impressionne.
Le pontonnier a fini sa
manœuvre. La pièce va rejoindre son
chantier où elle reposera sur l’autre
côté. Reste à défaire les
câbles. Les
haltérophiles entrent de nouveau en action. Les
câbles enlevés, les soudeurs
reprennent possession du rotor. Ils réinstallent les rampes
à gaz qui
chaufferont le rotor jusqu’à la fin de
l’opération de soudage. Puis il faut
relever l’échafaudage. Là aussi on
bricole avec les moyens du bord. Ensuite
chaque soudeur, ils sont huit, met en place son outillage, le poste
à souder,
en premier lieu, pas trop loin de la pièce à
cause des changements de réglages
d’intensités qui oblige à se
déplacer, après, le boyau d’ai
comprimé pour le
pistolet et la meule, et la caisse en bois avec masque à
souder, burins brosses
métalliques, balayettes en coco, lunettes. Autant ne rien
oublier, sans quoi
l’étourdi devra crapahuter pour redescendre et
remonter.
Une chaudronnerie sans chaudron
serait privée de son
appellation origine contrôlée.
Nous voici donc dans le
chantier des chaudières. Les
chaudières, c’est le travail des forgerons du
début de la visite. Il y en a une
bonne douzaine, de différentes tailles, bien
alignés. Les premières ressemblent
à de gros cigares.
Au fur et à mesure que
l’on avance,
les
« cigares » sont
équipés d’un
tas d’autres pièces qu’on leur colle ou
plutôt qu’on leur soude, tant à
l’extérieur qu’à
l’intérieur.
Pour l’essentiel
il s’agit de grosses tubulures qui permettront le
raccordement de
gros tuyaux
destinés à la rentrée ou à
la sortie de
vapeur.
D’ailleurs des soudeurs
sont à l’ouvrage sur l’une
d’elle
chacun d’un côté. Des tapis
d’amiante recouvrent toute la partie où ils se
tiennent. Sans cela
impossible de poser
les pieds sur la pièce dont la température ne
doit pas descendre en dessous des
220°. Et dire qu’il y en a qui paye pour aller au
sauna!
Image insolite, un gars est en train
de s’extirper d’un
cigare qui ne fait pas plus d’un mètre de
diamètre. On a eu droit aux
acrobates, on a droit maintenant à un numéro de
contorsionniste, une main, le
bras qui va avec, l’épaule, la tête,
l’autre épaule, le bras, la main, le
tronc, les fesses, les cuisses. Notre bonhomme a maintenant les deux
mains au
sol. Il avance pour tout faire sortir, et hop un
rétablissement le tour est joué,
notre homme est debout tout content de pouvoir respirer, car
l’extérieur
comparé à l’intérieur de
cylindre, c’est le mont blanc.
En jetant un œil par
où est sorti notre bonhomme, la fumée
vous prend à la gorge.
Une fumée pleine de
poussière et
aussi de chaleur. Une
petite turbine actionnée à l’air
comprimé,
placée à l’intérieur
évacue la
fumée
par l’autre trou de la chaudière, comme
ça
ça ressemble encore plus à un
cigare, un gros.
La visite touche
à sa fin. Tout au long du parcours nous
avons été accompagnés par le bruit des
postes de soudures, plus d’une centaine,
qui tournent en même temps, chacun avec son petit bruit
à part. Ca ronronne, ça
siffle, ça couine pas possible. Un seul de ces engins dans
votre garage et vous
avez une pétition sur le dos.
Nous laissons la
« chambre » derrière
nous, pas
dommage !
Sont bien sympas ces chaudronniers
mais un peu bruyants.
Pour sûr ils doivent prendre les bruits de mobylettes pour
des chants
d’oiseaux. D’ailleurs une fois dehors le guide nous
confie que des milliers de
gens de l’usine n’ont jamais mis les pieds dans cet
endroit. N’y viennent que
ceux qui sont obligés.
Aucune demande de mutation
n’a jamais été faite pour venir y
travailler d’autant que la paye à ce
qu’il paraît n’est pas
proportionnée aux
conditions de travail.
On naît
chaudronnier on ne le devient pas.
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